
Une phrase simple suffit à ébranler une vie intérieure : « pourquoi j’écris ». Une certitude se forme, paradoxale et brûlante : écrire ne sert à rien, et c’est peut-être pour cela que l’on écrit. L’écriture devient un lieu d’unification, jusqu’à faire de soi une nation.
« Pourquoi j’écris ». Cette phrase, à laquelle on me demande de répondre, presque anodine, ni une interrogation ni une exclamation, questionne mes certitudes. Elle interroge un de mes soubassements que je méconnais. Elle déstabilise mes fondations. Elle m’intime à l’authenticité.
S’interroge-t-on lorsqu’on affirme sa sincérité ? On la pense, on l’affirme. Mais l’est-on vraiment ? Si je dois dire pourquoi j’écris, vais-je être sincère ? Suis-je capable d’évaluer mon authenticité, alors que je la questionne comme si elle m’était étrangère ?
Plus j’essayais de cerner la question, plus une ritournelle, chargée de détourner mon attention, occupait mon esprit et répétait : « Écrire ne sert à rien, écrire ne sert de rien. »
Écrire pour me taire
Pourquoi, depuis l’origine du monde, les hommes s’échinaient-ils à laisser des traces de leurs pensées sur les murs des cavernes, sur les parchemins, en écriture numérique ?
Peut-être parce que celui qui a donné vie à des personnages sortis de son imagination, qui s’est échoué sur des rives inconnues et sublimes, qui a habité sa vie intérieure bien plus dense que celle, extérieure, de tous les jours, sait que l’écriture règle la course du soleil et de la lune.
Tout comme « l’homme passe infiniment l’homme », le monde que je porte dépasse toujours le monde dans lequel je vis.
Il est si facile de répondre à la phrase « pourquoi j’écris » par un silence fracassant : « j’écris pour me taire ! »
Je ne veux plus m’écouter en faiseur de mots, comme lorsque je suis du monde. Lorsque j’écris, le bruit du monde s’éteint. L’utile laisse sa place au nécessaire.
Je retrouve ce silence où, du froissement de ma pensée, naît cette intensité toujours à découvrir. Elle me permet d’aborder ces rives qu’aucune intelligence, même artificielle, ne saura jamais créer.
L’épiphanie de Walcott
Un jour béni, alors que je ne cherchais rien, je m’assis pour lire un poète que je ne connaissais pas. Au détour d’une page, il déposa une épiphanie sous mes yeux :
« Je ne suis qu’un nègre rouge qui aime la mer, j’ai reçu une solide éducation coloniale, j’ai du hollandais en moi, du nègre, et de l’anglais. Soit je ne suis personne, soit je suis une nation. »
L’émerveillement naît aussi bien de la lecture que de l’écriture. D’où vient que je veuille imiter le poète ? Ne pourrais-je me satisfaire de sa lecture ? La littérature permet une relation à soi qui est une invitation à l’autre, ce lecteur qui entrera dans mon univers.
Voici donc la trace de mon désir : établir une coïncidence de moi avec moi.
Dans son odyssée, Walcott détaille ses multiples origines afin de les unifier pour ne pas devenir personne. Ulysse erra sur les flots et dans des contrées reculées en étant personne, jusqu’à ce dîner chez le roi Alkinoos où il se trouva face au troubadour qui lui raconte sa propre histoire posthume ; alors qu’il vit bel et bien, il est devenu personne.
Je compris ce jour-là que l’écriture relevait de l’alchimie. Le poète transmuait la vie en poésie. Les souffleurs passaient leur vie à essayer des formules. Ce qui les animait : la recherche.
Passer ses jours à chercher, à explorer de nouveaux matériaux, de nouvelles combinaisons. Explorer revient à s’explorer. Quelle merveille que de mettre sa vie au service de son désir, ne plus la subordonner aux plaisirs toujours éphémères, seulement chercher, inlassablement, pour le bien de soi, pour la faim de soi.
Je compris que, sans la littérature, je me perdrais. J’avais touché du doigt, au plus profond de moi, pour la première fois, quelque chose qui me définissait. Je réalisai que l’union de mes racines révélerait mon individualité. La littérature me demandait d’unifier les parties qui tonnaient en moi.
Je devais composer, assembler, en cherchant un sens à tout ce magma, me résoudre à devenir ce que je suis. Mon assemblage surpasserait en tout point mes origines diverses, comme le poète m’en indiquait la voie. Mon identité abriterait mes origines.
Voilà la nation à laquelle Walcott m’encourageait : non pas devenir un super nègre rouge, ou un super hollandais, ou un super anglais qui voudraient prendre chacun leur revanche les uns sur les autres, mais un mutuel respect fondant un nouvel être singulier.
Être une nation
Sous ma plume, le chemin se dessine : sinueux, escarpé et majestueux. Le divers en moi se cogne à ma plume pour exister et pour survivre. Je réponds à ma propre question en écrivant.
Je ne suis qu’un Breton hiératique qui tire des bords sur une mer que le Caraïbéen volcanique a colorée et ensorcelée. Mon éducation est aussi coloniale, ne le sont-elles pas toutes d’ailleurs ? Rome perdure dans mes veines et se mêle aux courants grec et juif qui la tempèrent et l’augmentent par leur philosophie et leur spiritualité…
Je ne peux rien haïr, car tout me révèle. Je dois tout admettre, tout accepter, ne rien refuser, et ne surtout pas juger. Je me force à surmonter mes contradictions sans les nier ou les mépriser. J’absorbe mes aspérités, mes manquements, et ne me satisfais d’aucune opinion anachronique et vile.
Je forge les valeurs morales qui m’apprendront à agir, et non plus seulement à réagir, car sinon je me perdrai de nouveau et redeviendrai personne.
Je suis tout cela, et même plus, quand, sous ma plume, j’unis le singulier et l’universel.
Pourquoi j’écris, sinon pour instaurer l’amitié entre mes origines dans un véritable sacerdoce.
Pourquoi j’écris, sinon pour apaiser mon âme et la vivifier, pour qu’elle ne soit pas prise en otage par mes contradictions.
Pourquoi j’écris, sinon pour accueillir tout autre, comme j’ai accepté toutes mes ascendances.
Quand j’écris, je couche sur le papier ce silence en moi qui contient tout l’univers. Là où je deviens ce que je suis. Là où je deviens une nation.
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