La douleur et la beauté des matins perdus

©Photo Vaishakh Pillai

Tous les matins du monde évoquaient une joie profonde. Un don du ciel. Pendant 16 ans ! Tant d’années consommées dans la joie simple de se retrouver dès l’aube, de se redécouvrir, de renouveler un accord tacite, une loi non écrite.

Il y a deux ans et demi, j’écrivais que tous les matins du monde cheminaient en oraison1. C’était faux… J’ai menti. Avant de Le retrouver, avant d’accoster le prie-Dieu, je la retrouvais. Elle passait avant toute chose. Elle était le tremplin de mon réveil. Nous ne pouvions nous éveiller l’un sans l’autre. Surtout à la fin quand le temps était compté. Depuis que Maiko n’est plus, tous les matins du monde se rapprochent du chemin de croix.

Je me lève à reculons. Il m’arrive d’être éveillé et de guetter un signal qui ne vient pas. J’attends un bruit, un râle, quoi que ce soit. J’écoute le silence qui ne revêt plus aucun charme et qui me dégoûte. Il me manque les petits jappements que mes caresses provoquaient. La joie de me savoir là, la joie d’être connue, la joie d’être reconnue.

Le matin déclare le jour à la nuit. Le matin rend le jour habitable. La haine du matin rend le jour indécis. Le matin dispose de nous comme nous disposons de lui. Nous lui imposons un rythme. Il nous oblige à l’habitude. Le chien ne se fatigue pas de l’habitude. Il en vit. Elle structure sa pensée et impose son rythme. L’improvisation n’affleure pas encore dans sa pensée. Elle vient avec l’âge, malgré soi. Quand la pensée vacille.

J’ai repris l’oraison. Je ne l’avais pas déserté longtemps. Des pieds de plomb m’y mènent. Elle ne connaît plus d’introduction. Elle ne calme pas ma colère. Mon lever est fébrile et nauséeux. Je trouve tous les matins indécis. Quant au jour, il naît et s’éteint dans l’utilitarisme. Au moins n’incite-t-il pas à penser à elle. La gratuité s’éclipsa de ma vie le jour de son anniversaire, le jour de ses seize ans.

Comment louer Dieu sans son introduction ? Tout s’avérait facile avant. Tout est laborieux maintenant. Les minutes comptent pour des heures. Et il faut tout de même L’aimer comme si de rien n’était. Sans Dieu, je serais encore plus nu que je ne le suis. Mais j’aimerais Lui dire que ce n’est pas possible, qu’il y a une erreur, que nous devons revoir les accords qui nous unissent. Mais ce n’est pas possible. Et Maiko ne l’a jamais demandé. C’est moi qui le demande en échange du manque de considération. Quelqu’un se soucie-t-il de moi quand je ne suis pas mort ? Les vivants en deuil rêvent que leurs cris retentissent partout.

Qui aime une doctrine à la main ? Le précipice s’ouvre sous nos pieds. Non pas ne plus croire en Dieu, mais ne plus croire en sa bonté. Toutes les phrases mécaniques qu’on entend deviennent des lances qui transpercent quand elles veulent réconforter2. « Elle est au ciel… » « C’est la volonté de Dieu… » Aucun réconfort n’apaise la douleur qui coule dans les veines. Il n’est de baume que le temps qui passe. Job demande : « Je crie vers toi et tu ne me réponds pas ; je me tiens debout et tu me regardes. Tu es devenu cruel envers moi3. » Jésus pleure devant la perte de son ami, Lazare, qu’Il ressuscite aussitôt4. Pourquoi ? Que signifient ses larmes ? Quelle vérité s’insère dans la perte d’un être cher ? Quelle vérité à laquelle je dois assister ici-bas ? Y a-t-il là une voie vers le ciel ? Pourquoi cette cruauté ou tout au moins ce qui nous apparaît comme tel ?

La douleur impose son rythme. Elle coule comme un fleuve en crue par moments. Elle se transforme en ruisseau en d’autres moments. Rien ne peut la canaliser. Il n’y a pas de barrage ou de digue pour la réguler. La douleur va son train sans se soucier de la personne qui l’héberge. Elle divise, isole, circonscrit. Elle règne. La vie, en sa compagnie, change de direction et nous échappe. Elle nous contrôle. Or, la vie pour un croyant, c’est Dieu. Son prescripteur.

« Tu adoreras Dieu seul et tu l’aimeras plus que tout. » Que dire de plus ? Il pourrait n’y avoir qu’un seul commandement, le premier. Il résume tous les autres. Il tord le cou à la moindre réclamation. Il nous rend atones. Comme souvent, saint Paul finit d’abasourdir : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu5 ? » Le chien donne tout, ne connaît pas la tricherie ou la demi-mesure. Le chien est le plus grand ami de l’homme. Le rendre à son Créateur force à tout restituer.

Chaque matin du monde, ces caresses ne m’appartenaient pas. Ces caresses m’étaient données. Ces glapissements m’étaient offerts. Perdons-nous de vue ce qui nous est donné ? Ce qui devient notre quotidien paraît nous appartenir. Il n’en est rien. Tout nous échappe. Surtout le temps et la durée. L’éphémère dépasse l’entendement. Aucun matin du monde ne sera plus jamais le même. Maiko a défait les liens qui la retenaient sur terre. Tous les matins du monde ne seront plus que gratitudes.

  1. L’oraison, tous les matins du monde
  2. C.S. Lewis. A Grief Observed, I « Not that I am in much danger of ceasing to believe in God. The real danger is of coming to believe such dreadful things about Him. »
  3. Jb 30, 20-21
  4. Jn 11, 35
  5. 1 Co 4, 7

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