Les Robots nous imitent ; qui imitons-nous ?

L’imitation réside au cœur de nos vies. Nous ne savons presque rien faire sans l’avoir d’abord imité. Cette reconnaissance qui devrait nous inciter à plus d’humilité fonde notre orgueil. Comme si l’on pouvait se prévaloir de bien imiter. 

Nous ne pouvons créer qu’à notre image, nous créons donc des robots qui nous imitent. L’intelligence artificielle apprend de nous chaque jour que nous l’utilisons, un peu comme un jeune enfant qui copie les faits et gestes de ses parents. La machine copie notre style, notre intonation, nos habitudes, à travers l’ordinateur, pour l’instant, mais bientôt à travers nos modes de vie. Nous sommes épiés, sans cesse. Mais si les robots nous copient, qui copions-nous ? Plus personne, puisque nous sommes devenus notre propre référence. L’homme se copie, il trouve des modèles et s’en inspire, mais sa soif d’absolu s’étanche ailleurs, dans ce qu’il ne connaît pas et qui le hante. Il a toujours cherché plus haut que lui.

Les robots accomplissent ce qui se copie sans se vivre. Comment un robot pourrait-il copier un homme en prière ? Qu’en retirerait-il ? Faire comme nous, mieux que nous, pour la plupart des travaux d’intelligence et de savoir. Mais pour tout le reste, qu’est-ce que le robot apporte comme plus-value ? Il n’améliore que ce que nous laissons voir et entendre. Il améliore les statistiques.

L’auto-perfection moderne ressemble à une baudruche. L’homme se caricature et s’abêtit en même temps. On craint ce qui risque d’arriver : le règne de la statistique partout, tout le temps, qui remplace peu à peu un monde enchanté qui disparaît sous nos yeux sans qu’on y puisse rien. Partout où la poésie se reflétait par un supplément d’âme, on nous impose des chiffres, des records, des comparaisons… Nous sommes saoulés de nombres qui se corrompent les uns les autres jusqu’à l’écœurement. « Je n’ai rien à voir avec la machinerie grinçante de l’humanité : j’appartiens à la terre ! » Henry Miller criait, se joignant à Bernanos et son « la machine vous vole votre âme, et vous ne le voyez même pas ». Oui, la technique vole l’âme de l’homme, car elle la lui envie ! Elle sait que loge chez l’homme un trésor absolu, une compétence qu’elle ne pourra jamais acquérir, cette âme dont on parle encore en se pâmant alors que presque plus personne ne connaît son sens véritable.

L’une des pires expressions modernes, Être la meilleure version de soi-même, mystifie l’essence de la vie en la sclérosant. Notre accomplissement ne dépend pas de notre seule volonté. Rien de pire que de croire que c’est nous qui façonnons notre vie. L’une des plus grandes illusions modernes est de croire que nous sommes notre origine. L’homme a toujours aspiré à mieux, sachant qu’il est à l’image de Dieu et appelé à participer à une autre vie, une vie divine, et persuadé que seule la quête de l’imitation de son Créateur vaut la peine. D’abord parce qu’Il nous le demande, ensuite parce que par son imitation et donc sa proximité, le Ciel nous est promis.

Si nous laissons la technique nous dérober notre âme, nous ne serons plus jamais libres. De là viennent ces prophéties sur un monde piloté par les robots. Le risque existe, seulement parce que nous y aurons participé. Les robots reproduisent nos œuvres, mais ils n’ont pas conscience de Dieu et ne consentiront jamais à être transformés à l’image du Christ. C’est ce que dit la fête de la Transfiguration de ce jour. Si l’on y réfléchit bien, les robots nous imitent et feront mieux que nous l’essentiel de nos activités. Nous pouvons imiter le Christ pour vivre de l’amour de Dieu. Saurons-nous nous transfigurer pour nous rapprocher du Christ ? Les robots nous imiteront mieux que nous-mêmes ; saurons-nous imiter le Christ ?


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