
Pourquoi la foi se refuse-t-elle à tant de gens de nos jours ? Nous rêvons d’une foi pure et cristalline qui surgirait spontanément. Criblée de sollicitations de toutes sortes, notre âme, véritable réceptacle de la foi, se cache.
La foi, cette vertu théologale, qui doit d’abord infuser, repose sur des gestes à recevoir. Personne ne nous gâte plus de gestes que Jésus qui, en s’engouffrant par nos sens les sublime. Parce que c’est ainsi que l’on croit : en recevant une forme, en répétant des gestes, souvent, bien longtemps avant d’en comprendre la profondeur. Là même où le Christ prend ce sourd-muet à part en «le tirant hors de la foule», en lui mettant les doigts dans les oreilles, et de la salive sur la langue. Le Christ nécessite une intimité pour opérer. Certes l’intimité n’est pas sainte, c’est aussi le lieu du péché, mais c’est néanmoins le lieu du choix par excellence, puisqu’il nous oblige à nous regarder en face.
Jésus ne donne pas sa vie sur la croix, il la donne dès le début de sa vie publique. Il donne sa vie en patron ! Et tous ceux qui le suivent commencent à agir suivant ce patron taillé à la perfection, sans couture, sans défaut. La vie de Jésus est monstration concrète. Mais le Christ connaît la difficulté à s’élever sans retomber chez l’homme. Il dit «faites cela», pas «imitez-moi». Il demande de devenir son geste. Réside dans cette monstration, un autre enseignement extraordinaire : il s’agit de suivre le Christ avec nos moyens, il nous demande de le suivre et de faire comme lui, même et surtout si c’est au-dessus de nos forces.
Le Christ exfiltre le sourd-muet de la foule pour tester son intimité. Il lui touche les oreilles et la langue en lui communiquant son goût. Ensuite, il parle au sourd en demandant à ses oreilles de s’ouvrir. Et le muet «parlait distinctement». Ses requêtes suivantes ne sont pas moins importantes, car il lui demande de ne rien dire, de garder le silence sur ce miracle. Il demande à un sourd-muet de ne rien dire alors qu’il vient de recouvrer l’ouïe et la parole ! Jésus déteste le bruit et aime le paradoxe. Il ouvre des paradoxes dans nos vies pour briser des chaînes que nous seuls avons forgées. Il entend à travers les hourvaris de la foule, la plainte ou la prière du pénitent. Il ne peut refuser la foule, car il y a de la foi dans cette foule, mais il s’en méfie bien avant que ne vienne son propre jugement, sachant le cœur de l’homme plein de changements et de tempêtes. Dans cette péricope, une leçon délicate s’imprègne en nous, l’apprentissage de l’écoute précède l’expression de soi.
La foi n’est ni toute intérieure, ni toute privée. Elle se nourrit d’intimité, mais elle n’est pas ce que l’ère moderne veut en faire : quelque chose qu’on a ou dont on est dépourvu. Cette idée d’impuissance et de résignation est encore une vertu chrétienne devenue folle selon la formule de Chesterton, car cette idée naît bien de la définition de la vertu théologale donnée par l’Église. Pourtant, faut-il s’y résoudre? Non, et l’attitude de Jésus Christ sur terre nous enseigne même le contraire. En agissant comme le Christ, nous ne le copions pas, car nos faiblesses ne nous le permettent pas. En revanche, nous pouvons nous configurer à lui (L’Imitation de Jésus-Christ est, à cet égard, un grand enseignement, car ce livre nous rend conformes dans la vie de tous les jours et dans de multiples cas de figure). L’épisode du sourd-muet nous enseigne aussi que nous devons entendre avant de parler. Restons à l’écoute, surtout de nous-mêmes, de notre fond intérieur. Il n’y a aucune raison que la foi soit moins présente à notre époque qu’au Moyen-Âge, que la grâce de Dieu se raréfie, mais on l’étouffe et on refuse de la voir, on l’oublie, comme l’âme, et, comme les deux sont liées, elles s’étiolent.
Pour commencer à croire, il convient d’opérer comme celui qui croit. Si l’on veut voir quelque chose de magnifique qui nous échappe et qui ravit un voisin, on se mettra à sa place ou on s’en rapprochera. Ce changement de perspective réveille notre âme. Elle nous extrait du bruit de la foule et de nos vies. Ce geste initie notre amour. Il nous place dans la patience de la grâce qui touche l’homme dans son intimité, avec délicatesse, et nous ouvre tout entier à la liberté du Christ.
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