Témoignage catholique

Lorsque j’ai commencé ce blogue, très vite m’est venue l’idée d’écrire sur la liturgie. Non pas pour revendiquer un statut de spécialiste, mais pour partager mon expérience sensible de ce qui représente le coeur de la vie d’un chrétien. Il y avait donc deux routes qui devaient se fondre : Il fallait dire la splendeur de la messe, et ensuite confier le cheminement qui avait permis sa révélation.

Partie 1 : Quelle messe pour quelle Église ? – Devant l’église

Durant l’année 1987, je crus que mon heure était arrivée. Ma vie s’effondrait. La vie ne s’effondre jamais, je mettrai quelques années à le comprendre ; ou elle s’arrête, ou elle se transforme. Ma vie se transformait donc, violemment, intensément, elle me proposait l’enantiodromos comme disent les Grecs. L’enantiodromos est cette route qui se fend, qui se sépare, qui devient deux, et nous place face au choix. L’enantiodromos m’a permis de comprendre ce qu’était la liberté. C’était une situation inédite, j’allais m’en rendre compte. Ce croisement où la vie prend une tournure tout à fait inattendue marque le passage de l’enfance à l’âge adulte. Ce moment n’a pas d’âge. Je veux dire que l’on peut le vivre à tout âge. Ce qu’il ne faut pas c’est ne pas le vivre. Ne pas comprendre ce qui différencie la liberté vécue pendant l’enfance de la liberté choisie à l’âge adulte. Parce que le choix fait, nous devenons un autre ; l’expérience nous révèle et donne un cadre et des fondations à la personnalité.

Durant cette année 1987, j’ai erré dans les rues de Londres, vérifiant à quel point l’ennui est une source créatrice ; temps qui devrait être obligatoire pour les jeunes gens ; temps qui aide à surpasser l’égo et à vaincre les démons. L’ennui libre et débridé, celui qui aime à étreindre l’hérésie. Durant cette errance dans les rues de Londres, j’allais d’église en église, je prenais mon quota de silence et de paix, je me coupais du monde, je vivais tout intérieurement. J’ai pris rapidement quelques habitudes, je privilégiais certaines églises, les prêtres reconnaissaient mon visage et j’aimais cette douce et discrète intimité. Être reconnu, sans connaître. Je ne parlais pas aux prêtres, un sourire me suffisait. Je mettrai des années et une rencontre à Sainte-Odile au milieu des années 90 pour redevenir intime avec un prêtre. Je ne m’explique pas cette défiance. Je ne sais pourquoi j’ai mis tant de temps à me confier, après mes études chez les religieux, entourés donc de religieux, par timidité, par volonté de ne pas déranger, par difficulté à faire confiance. J’ai mis des années à comprendre que l’intimité avec le prêtre, notamment dans le sacrement de Confession est une intimité avec Dieu. Pourquoi avoir pris tant de temps à comprendre une chose aussi simple, je n’en sais rien.

J’assistais à l’office bien que mon anglais rudimentaire fut encombrant ; je passais surtout beaucoup de temps à juste prier, nimbé de silence, entre les offices. L’expatriation, une pauvreté certaine, une solitude soufflant les portes du narcissisme, je vivais un dialogue étourdissant. Il faut ici avouer que j’ai été très tôt attiré par l’église. Je suis désolé d’avoir à dire — à avouer —, ce qui peut toujours paraître prétentieux, ou passer pour un forfait : j’ai toujours cru. J’ai toujours profondément cru et je n’ai perdu la foi que par jeu, vantardise ou bravade, c’est-à-dire momentanément, c’est-à-dire que même si je voulais le contraire je continuais de croire, intensément, profondément. C’était une partie de ma personne. Ma personne ne se comprenait pas sans cette exigence, cette foi chevillée au corps. J’ai parfois eu l’impression qu’il s’agissait d’un poids à porter — sentiment compréhensible pour un jeune homme qui s’aperçoit ne pas pouvoir se départir de qualités qu’il n’a pas choisies ou plus exactement qu’il pense ne pas avoir choisies ou qu’il pense différentes de sa nature profonde —, mais j’ai surtout, avec le temps, compris qu’il s’agissait d’une force incommensurable qui m’a évité tant d’affres que je vois supportées par les jeunes gens d’aujourd’hui.

J’ai beaucoup déménagé à Londres. J’ai déménagé de toutes les sortes. J’ai rencontré des personnages extraordinaires1, des saints des rues, des saints de gouttières comme je disais alors. Et puis, j’ai connu mon heure de gloire pendant ce purgatoire, vers la fin de mon séjour, de cette gloire discrète et sage comme la caresse d’une mère sur la joue de son enfant au coucher. J’ai emménagé à Covent Garden. J’avais un logement décent, un logement dans le centre ; au centre de Londres. Covent Garden était l’omphalos pour moi. Le centre du monde aurait-on dit dans un film de Mike Leigh 2. Et en emménageant à cette adresse, la Providence allait, comme souvent, bien faire les choses. Alors que selon ma bonne habitude, j’errais dans les rues de mon nouveau quartier, je découvris une petite église, enfoncée, engoncée entre les maisons victoriennes : Corpus Christi. Derrière les théâtres du Strand, sur Maiden Lane, j’ai découvert une petite église, l’église qu’inconsciemment je cherchais sans le savoir depuis le commencement de mon errance, l’église du saint Sacrement. J’entrai dans cette église et je fus transporté. Je ne sais pas très bien comment l’expliquer, mais je ressentis immédiatement que j’étais entré en contact avec quelque chose de vrai. La liturgie que je connaissais depuis l’enfance, la seule liturgie que je connaissais, liturgies diverses si l’on veut, parce que célébrée de plusieurs façons par différentes personnalités, mais même liturgie célébrée en français, même socle liturgique, déjà émoussé, déjà transformé et mal digéré parce que mal dégurgité, à une époque, dans les années 70, où l’on s’amusait à penser que dégurgitation rimait avec tradition ; on n’attendrait pas si longtemps pour découvrir que dégurgitation rimait plutôt avec régurgitation. Je n’avais bien sûr pas conscience de tout ce que j’écris maintenant. Et je ne voudrais pas que l’on croit que je viens régler des comptes. Je n’ai pas de compte à régler. Je ne fais partie d’aucune chapelle, d’aucun groupe, je suis plutôt un itinérant — attitude de vagabondage gardée de l’Angleterre —, et n’ai d’attaches qu’avec un ou deux prêtres que je vois une fois l’an quand je les vois. Je garde ainsi un œil totalement désintéressé sur les querelles intestines qui agitent et s’agitent d’ici de là, ce qui ne veut pas dire que je m’en désintéresse. Je désire juste retranscrire un peu de cette impression enthousiasmante qui m’a agité et entretenu depuis maintenant presque trente ans, quand, après avoir assisté à une messe selon le missel de 1962, j’eus l’impression que tout était à sa place, que tout prenait place, que rien ne pouvait être ordonné autrement. Que tout était à sa place parce que tout prenait sens. Oui, le mot est glissé. Le sens. Ce sens qui paraissait manquer parfois pendant la régurgitation ; ce sens donnant une solennité impérieuse, provoquant l’absorption de toute la communauté en une seule entité, baignant dans l’onctuosité, dans la suavité, envoutée et placée, disposée en état d’adoration. Je pensais que cette liturgie était la meilleure façon d’aimer le Christ. Cette liturgie était la porte d’entrée, la porte royale d’entrée, pour une adoration et un sacrement parfaits. Je n’avais strictement rien compris à ce qui se disait, mon niveau de latin n’avait pas fini de décliner depuis les classes où je l’avais étudié, mais j’avais compris qu’une vérité résidait là. Tout cela me parut évident, d’une évidence cristalline. L’intuition a toujours fait pour moi des merveilles. L’instinct — mais s’agit-il seulement d’instinct ? — nous donne ce qu’aucun raisonnement ne nous permettrait et il faut, avec humilité, accepter de ne pouvoir expliquer ce que l’on ressent. J’achetai immédiatement un missel anglais-latin au prêtre qui dût me prendre, tout d’abord, pour un exalté. Dans ma joie, je briguais de tout connaître de cette liturgie. Mon niveau d’anglais s’était amélioré avec le temps sous les sarcasmes des Anglais de la rue. Je pouvais adhérer à ma nouvelle passion. Dès lors, j’assistais tous les dimanches aux messes en latin de cette église. J’appris peu après qu’il s’agissait d’une messe de saint Pie V. Je ne savais pas qui était saint Pie V. Je savais que j’aimais sa messe.

Je suis rentré à Paris après une année. Je m’empressais de trouver une messe de saint Pie V. Je compris la difficulté de la tâche. L’époque était orageuse. Beaucoup parlaient de la messe en latin sans la connaître : ou en voulant se l’approprier ou en voulant la détruire. J’admettais qu’il était humain de vouloir s’emparer ou de revendiquer un trésor, tout comme de vouloir se débarrasser d’un héritage dont on ne sait que faire et qui encombre le grenier. Je regrettais déjà l’innocence et la candeur de ma découverte à Londres. J’ai passé quelque temps à saint-Nicolas du Chardonnet, mais je n’aimais pas la Cour des Miracles qui geignait ou conspuait sur le parvis, et guère plus les discours égocentriques et politiques déclamés en chaire ; tout cela me semblait trop plein de soi-même. Je regrettais amèrement le temps de l’humilité, le temps de l’enfance à Londres. Des temps innocents et vivants, ingénus et imprudents. Je me réfugiais bien vite dans une petite chapelle du XVe arrondissement, Notre-Dame du Lys. Je m’y rends encore de temps en temps de nos jours. Un autre refuge. Je continuais de m’accorder du temps pour entrer pleinement dans cette messe que l’on nomme maintenant de forma antiquior ou forme extraordinaire, j’avais devoir de l’approfondir encore, d’y être chez moi. Comme le saumon, j’étais retourné à la source de ma religion et je m’y abreuvais goulûment. Une rupture se produisit à Notre-Dame du Lys. Nul n’échappe malheureusement aux tourments les plus communs. Mais, un mal pour un bien, un jeune prêtre vint montrer l’exemple et ne connaissant rien à la messe de toujours, il l’apprît et la célébra pendant des années. C’est ce que j’ai appelé la génération Benoît XVI. Sous Jean-Paul II, il y a eu des prêtres formés traditionnellement qui sont devenus diocésains. Sous Benoît XVI, il y a de jeunes prêtres diocésains qui ont découvert la tradition de l’église sans aprioris, sans partisaneries et sans régurgitations. Il est probable que cette nouvelle génération, 3 et celle qui la suivra, seront d’une excellence que l’on a plus vue depuis longtemps. Il est probable qu’échaudées par les scandales, les vilenies et les sarcasmes, elles deviennent, non pas en nombre — encore que je n’en sache rien —, mais en qualité, le nouveau terreau tant attendu sur lequel poussera l’église de demain. Pendant vingt-cinq ans, je me suis promené d’une église à l’autre. Partout où le rite ancien était respecté et aimé. Du monastère du Barroux à Sainte Odile, de Saint Germain l’Auxerrois à Notre-Dame du Lys. Mais j’ai aussi renoué avec la messe d’après 1962, la forme ordinaire. Je l’ai à mon tour redécouverte dans ces certitudes. Il ne fallait surtout pas que je commence à régurgiter moi aussi ! Pendant un temps, je ne voyais que la jeunesse de la messe de saint Pie V et puis j’ai vieilli et me suis rendu compte de qualités certaines dans la messe de Paul VI, quand elle est respectée. Le souci est qu’il est impossible de critiquer la messe de Paul VI sans que vos opposants pensent que vous critiquez le concile Vatican II. L’étiquetage est un syndrome de la mentalité petite-bourgeoise française. Alors qu’en fait, il n’y a plus la messe de saint Pie V et la messe de Paul VI, mais la messe catholique sous deux formes. Moi qui avais aussi mes habitudes à saint Julien le Pauvre, j’aimais aussi la forme de Saint-Jean Chrisostome, je me coltinais quelquefois trois formes ! Quel bonheur que ces différences tant qu’aucune d’elles ne sombre dans la régurgitation. Il est toujours surprenant de voir à quel point les adorateurs de la différence en général sont si peu enclins à pratiquer la différence ; qu’ils soient chrétiens ou pas n’y change rien d’ailleurs.

Au fil du temps, je suis ainsi passé du monastère du Barroux, au monastère de Fontgombault au monastère de Solesmes. Et je peux retourner partout où Sa Sainteté le pape est, avec la liturgie, respectés. Je n’ai pas d’oeillères qui ne m’empêchent d’aller à droite ou à gauche. J’ai eu la chance de retourner au Barroux, il y a une dizaine d’années. Ou de croiser les bons moines lors de leur passage à Paris, à Saint Germain l’Auxerrois, il y a peu. Il faut avouer, et il ne s’agit que d’aveux, n’est-ce pas ?, que l’abbaye du Barroux a été comme une deuxième maison pour moi. Si je continuais ma confession, je dirai que Corpus Christi à Londres, le Barroux ensuite, pendant mes années nîmoises, et enfin Sainte Odile à Paris représentent trois lieux indispensables à mon humble témoignage chrétien, Notre-Dame du Lys aussi dont la permanence doit être louée. Tous ces lieux où le prestige et la beauté de la liturgie sont intacts. Je sais bien que pour certains ma conduite est anormale, pas assez partisane. Je sais que l’on dira que je suis trop éclectique. On m’en a fait le reproche déjà. Lorsque je passe d’une église à l’autre, d’un rite à l’autre, si la liturgie est respectée je suis heureux. Dans cette série d’articles que j’inaugure aujourd’hui, je souhaite faire participer de mon expérience de la vie liturgique et retisser comme une Moire un certain fil historique. Il n’y a rien de prétentieux et j’espère qu’au contraire on y verra une forte et saine humilité. Mon but dépend de l’intériorité : dire le parcours pour le mieux comprendre. Tenter de dire l’onctuosité, pari difficile, peut-être impossible. Un jour face à la liturgie, j’ai eu le goût de cette onctuosité. Je souhaite rendre à la liturgie et à son octuosité un peu de ce qu’elle m’a donné, ce que peut donner « la plus belle chose de ce côté-ci du paradis » (bienheureux cardinal Newman).

Partie 2 : le christianisme, roi des communautés – Au pied de l’autel

Lorsque je vivais à Londres, la pensée de la spiritualité n’a cessé de m’habiter. Ma quête se résumait à la recherche permanente de la vie intérieure. Ce cœur qui bat, qui palpite ne pouvait être que chair et sang. C’était là mon intuition. Vingt-cinq ans plus tard, c’est une certitude qui m’habite : ne pas laisser battre et palpiter ce cœur sans lui accorder suffisamment de temps, d’attention et d’affection. Sans cesse, chercher à approfondir ce mystère qui l’entoure. Tout ce qui empêche ce dialogue, tout ce qui interfère avec cette liaison, provoque mon plus profond mépris. Cette intimité brûlante a de parfaits ennemis ourdis par le monde moderne, des ennemis comme le communautarisme et le syncrétisme.

Ce qui donne au voyage initiatique sa qualité se resume souvent à ce qu’il a apporté à la personne qui l’a vécu, comment il a réussi à changer le point de vue de cette personne, comment il lui a permis d’évoluer, de se métamorphoser, et d’être un même… nouveau. Quand je suis arrivé à Londres, j’avais suivi une instruction chez les jésuites et les maristes, et pourtant je ne savais pas grand-chose du catholicisme. L’enseignement religieux dans les écoles catholiques depuis les années 70 avait rétréci comme peau de chagrin. Mais j’aurais tort de m’en prendre seulement à l’enseignement religieux pour avoir ici votre approbation et sentir que vous êtes d’accord avec moi. Je, moi, ego, n’étais peut-être pas très attentif aussi à ce qui se disait, non pas par manque de foi mais par manque de conviction à apprendre ma religion. Si je viens chercher quelque chose sans réfléchir à ce que je vais donner, je risque de passer à côté de l’essentiel. La teneur de cet article est contenue dans ces trois dernières phrases. Anodines, mais obligeant la pensée à se faire et à se défaire. Et c’est bien là où se dirigeait ma pensée : est-ce que la vie intérieure équivalait à se couper du monde ? Je pense (avec le recul, je n’en avais aucune idée il y a vingt-cinq ans) que la vie intérieure équivalait à se couper de soi. D’abord. Après tout, il n’y a de pressants besoins de dire « je » qu’en contact des autres. Quel serait un besoin d’individuation vis-à-vis de soi, ou vis-à-vis d’un dieu ? Seuls un dieu, ou un demi-dieu pourraient vouloir se singulariser d’un autre dieu. Un dieu tout puissant connaît déjà tout de moi.

À Londres, je fuyais ce qui empêchait la vie intérieure. La première victime de cette fuite (qui en l’occurrence avait tout d’un combat, d’un « agonisme » comme dirait Unamuno) prenait la forme de communauté. J’avais l’intuition que la communauté niait cette intimité sainte. La communauté obligeait au syncrétisme, elle me demandait de partager mon intimité et d’en faire le troc tout ou partie avec d’autres ; elle voulait la détruire, la fouler aux pieds, l’émietter. J’ai tôt développé une aversion pour la communauté et pour le syncrétisme. Ils me forçaient à rompre avec ce que j’aimais. Je voyais cette hydre à deux têtes, je la perçais à jour et j’appréhendais son jeu, sa perfidie, voulant me contraindre à accepter sa forme achevée : le communautarisme. Le syncrétisme, l’accord du plus petit dénominateur commun, le besoin, si peu évident, si évidemment pervers, de trouver un accord, cet accord qui sous ses airs débonnaires paraît si souvent la pierre d’angle quand il va devenir la fissure de l’édifice, cet accord d’égalité inégale, cette démocratie comme l’appelle le monde moderne, provoquait ma plus profonde aversion. De nos jours encore, je veux dire, après tant d’années, je me refuse au syncrétisme. Mais dans une communauté, comment agir autrement ? Comment, sinon à provoquer une guerre ouverte ? Je pense avoir besoin de cet espace afin de rester un chrétien, ainsi je n’ai pas à transiger sans cesse. Il n’y a pas d’orgueil mal placé ici, il y a plutôt une volonté d’assumer ses limites. La communauté peut être tentante, mais elle a toujours une propension à se transformer en communautarisme. Une fois que toutes les idées des uns et des autres auront été limées et rabotées, passées au peigne fin de l’accord, chacun ne sera plus qu’un groupe dont les veines communes ne tarderont pas à bouillonner de la volonté de puissance.

Avançons que le syncrétisme de la communauté donne une qualité à celui qui n’en avait pas forcément, mais il amoindrit celui qui bénéficiait d’une personnalité plus forte. J’avoue ne pas savoir si le syncrétisme a une autre utilité que politique. Il est possible, par exemple, de dire que le christianisme a inventé la plus parfaite démocratie, mais le Christ n’a jamais, ô grand jamais, fait preuve du moindre syncrétisme. Et pour cause, Il venait poser les fondements d’un monde nouveau. L’affrontement se précise : la pureté et le syncrétisme se font face. La communauté mène au syncrétisme qui mène au communautarisme. En réduisant l’individu à son rôle dans le groupe, il l’oblige à prendre en plus grande considération ce qu’il n’a pas désavoué, il le condamne à s’accrocher à ce qui uni et à oublier ce qui divise, le groupe n’a même pas besoin de le menacer, l’individu sait l’importance de trouver un accord. Sinon, il ne peut que quitter le groupe.

Du syncrétisme au communautarisme
Pendant mon séjour à Londres, j’ai longuement observé les communautés que je côtoyais. Elles étaient nombreuses, car Londres en bonne ville anglo-saxonne pratiquait l’apartheid depuis toujours. Non pas les uns avec les autres, mais les uns et les autres. La ville divisée en quartiers chinois, indien, africain, etc. Les gens mélangés dans la journée, cloitrés le soir venu. J’étais étranger, donc moins perméable à cette façon de vivre. Mais c’était oublier le pouvoir de la cité (qui n’a jamais vraiment cessé d’exister depuis l’antiquité). Étranger ou pas, peu à peu, à mesure microcosmique, Londres forçait les communautés à se créer et se recréer. Parmi les étrangers, les bandes d’Italiens, de Français, de Japonais se formaient. Le déracinement pousse de toute façon à la communauté, car il circonscrit l’isolement, organise la solitude. Je me souvenais de ma ville de Bretagne qui déjà, dix ans auparavant, présentait des symptômes. La communauté antillaise, la communauté maghrébine (un chouia, à l’époque), la communauté arménienne et la turque (équidistantes)… À la fin des années 70 et au début des années 80, pour que les communautés vivent heureuses, elles vivaient cachées4. Le communautarisme avançait masqué, peut-être un peu moins en banlieue parisienne qu’en province, mais ce n’était qu’une question de temps. Quelques bars, quelques restaurants, de vagues quartiers de-ci de-là, souvent en périphérie, hors du champ de vision ; non pas inconnus, mais ignorés, feints. Le secret s’appelait discrétion. Pas de revendication. Peu de faits divers. La communauté, avant l’avènement de SOS Racisme, mais aussi du Front national, n’oblige pas à prendre partie, ou de manière très parcimonieuse, pour régler des luttes ancestrales, ou régler un différend ponctuel. Si le syncrétisme s’y invite, il ne déborde pas et ne combat pas la paix civile, il n’empêche pas le « vivre ensemble ». Les communautés vivent repliées sur elles-mêmes, leurs composants viennent s’y retrouver comme dans une oasis où les souvenirs affluent. Dès qu’ils sortent de cette organisation, les composants de la communauté deviennent des individus et se font oublier, et si jamais leur faciès, leur accent, les empêchent de se dissimuler, ils atténueront ce handicap par leur intégration exaltée — politesse, amabilité, volonté d’en faire plus — nous sommes face au processus d’intégration, ils réussissent à être autre et même5. Ils sont toujours eux-mêmes, mais ils sont aussi un peu plus6. Ce plus est une tunique pour les soirs d’hiver. Les mauvaises langues appellent ce plus un composé d’oripeaux, comme une chose vieille et désolée qui ne mérite pas qu’on lui accorde la moindre importance. Mais ces mêmes persifleurs appellent aussi la politesse, ou même l’éducation en général, un composé d’oripeaux. Sorti de la communauté chaque individu est égal à un autre individu : il peut se faire insulter ou se retrouver mêlé à un pugilat pour au moins autant de raisons : parce qu’il a un gros nez, parce qu’il a les cheveux courts, parce qu’il porte des vêtements bleus, parce qu’il ne fume pas… Toutes ces raisons sont au moins aussi bonnes que les raisons raciales. D’ailleurs, pour qui s’y connaît un peu en querelles, les insultes ne sont bien souvent qu’une raison de pousser à bout, d’avoir une occasion de devenir violent, de donner cours à sa violence7. Le communautarisme récupère là aussi une bonne raison de se révolter et d’appeler à la rescousse la volonté de puissance en ramassant l’insulte et en en faisant un symbole. Le communautarisme fait d’un rien un symbole parce qu’il veut imiter la vie. Le communautarisme ramasse l’insulte, l’égalise (comprendre : la rend conforme), la légalise (comprendre : l’instaure en loi), la proclame (comprendre : l’exhibe comme un panache qu’il faut suivre jusqu’aux prochaines élections). Procédé résumé en un mot : syncrétisme. Acte politique et déclaré comme tel, voulu ainsi. Ver dans le fruit, qui va croitre et qui, dans nos démocraties modernes, signifie excuses des autorités, vive émotion à tous les étages de la société, mise en place de mesures spéciales et sans équivoques, propositions sur l’honneur de résoudre définitivement le problème avec les mesures les plus drastiques possible, volonté d’en finir éternellement avec ce problème que l’on ne devrait plus rencontrer à une époque de si grandes avancées technologiques…

Le syncrétisme qui naît naturellement d’une communauté signerait-il aussi la fin de celle-ci ? Du syncrétisme au communautarisme, c’est la communauté qui meurt. Le syncrétisme va moudre peu à peu toutes les différences, et s’il accepte qu’elles continuent d’exister, il les aseptisera. Le syncrétisme devient le maître étalon, il règle tout, il décide quelle qualité peut se faire remarquer.

La fin des personnalités, la fin des particularités
Il y a un courage certain à entrer en communauté. Il y a une démission à se réaliser en communautarisme. C’est une lâcheté. C’est l’instauration de la facilité, de la bassesse et du tout à l’égout. Une communauté consiste en plusieurs personnes qui respirent ensemble, qui veulent respirer le même air parce qu’elles se connaissent et se reconnaissent certains points communs. Elles peuvent vouloir être ensemble pour de multiples raisons : parce qu’elles ont la même couleur de peau, parce qu’elles parlent la même langue, parce qu’elles ont la même passion. Apriori, la communauté pourrait même être un antidote à l’envie. Mais comme souvent dans l’histoire des hommes où une bonne idée connaît des conclusions désastreuses, la communauté connaît des dérives. Il y a toujours un monde entre l’apriori et l’a posteriori ! Un monde que l’homme n’a jamais envisagé correctement. Je veux dire autrement que de son point de vue. Et cette dérive s’appelle communautarisme. Si d’apparence, le communautarisme se fond dans la communauté en en empruntant les caractéristiques, en s’appuyant sur ses caractéristiques, il agit par affairisme. Son but fondamental se résume à créer de l’envie. Le communautarisme a bien compris qu’un individu se retrouvant dans une communauté se sent plus fort, est plus prompt, accompagné qu’il est de comparses avec qui il se sent en communion de pensée, à laisser une certaine volonté de puissance couler dans ses veines, prête à se faire entendre, à tonner, à exiger. Avec méthode, le communautarisme appuie sur les plaies : échecs, brimades, humiliations vont s’agglutiner et aiguiser la colère contre. Le communautarisme vit d’être contre. Le communautarisme crée de l’antagonisme pour oublier l’agonisme naturel et inhérent de la vie. Chauffer les braises de la révolte, rouvrir les plaies, raviver les souffrances du passé, dans le seul but de créer de la révolte, toujours plus de colère. Contre. Ces techniques rendues courantes de nos jours, utilisées principalement par le socialisme sous toutes ses formes, mais aussi à l’inverse (comme le revers de la médaille) par le capitalisme, goûtent à la passion de l’envie en portant au pinacle la souffrance pour la convertir en colère. Comme s’il n’existait aucune autre façon de procéder.

Le syncrétisme est un remède à l’échange. Il prend les atours de l’échange pour extraire l’information et la retourner contre la personne et qu’ainsi elle se fonde dans le groupe. La personne devient une partie d’un tout qui la dépasse. Elle devient une foule « peu apte au raisonnement. (…) très apte à l’action ». Gustave Le Bon in La Psychologie des foules.

Le catholicisme ou la communauté inégalée
Il y aurait donc un courage à faire partie d’une communauté et une démission à accepter le communautarisme. L’acceptation du communautarisme ressemble à une lâcheté, à une résignation plus exactement, ou d’abord ; d’abord une résignation qui conduit donc à une démission, une lâcheté. Toute démission est empreinte de lâcheté pour un chrétien, de renoncement à sa mission.

Entrer en communauté amène aussi à rechercher le même et à trouver l’autre. C’est en cela qu’il y a courage. Il y a aussi courage à vouloir dépasser ce que l’on est ; et il le faut pour aller au-devant d’une personne inconnue, d’autant plus quand cette personne est un groupe constitué. Il y a donc bien un courage à entrer en communauté. Mais il y a aussi une facilité. La facilité est cette recherche du même (qui peut apporter l’autre, mais il ne s’agit que d’une possibilité, d’une coïncidence). Quelle communauté ne se réalise dans les retrouvailles ? Quelle communauté peut s’exonérer d’être ensemble ? La communauté doit respirer le même air, s’accorder sur les mêmes thèmes (ou feindre l’accord pour cimenter le groupe). Comme souvent dans les entreprises humaines, il faut un supplément d’âme pour que le revers de la médaille ne prenne le dessus. Le communautarisme est le ver dans le fruit de la communauté.

À ma connaissance, une seule communauté s’exonère d’être rassemblée plus de 90 minutes par semaine. Et encore ses membres n’échangent pas de paroles. Cela ne signifie pas qu’au sein de cette communauté, certains ne vivent pas ensemble plus longtemps dans la semaine, mais ce n’est en rien une obligation. Il s’agit de la religion chrétienne. S’il est impossible de ne pas la considérer comme une communauté, elle est aussi la seule qui ne puisse se transformer en communautarisme. Elle regroupe des gens totalement différents qui, s’ils n’avaient Dieu pour les aspirer vers le haut, vers beaucoup plus haut qu’eux, vers les sommets, ne s’entendraient peut-être pas, se feraient même peut-être la guerre d’une façon ou d’une autre. Et les catholiques réussissent une prouesse encore plus extraordinaire en étendant cette communauté aux morts et à tous les vivants à travers le temps et l’espace avec la communion des saints ! Bien sûr, si la religion chrétienne n’avait pas souffert du communautarisme, elle ne connaîtrait pas trois confessions, cependant aucune autre communauté ne peut se prévaloir d’être aussi peu lobbyiste, de réunir des gens aussi différents, et de les faire tenir autour d’une idée qui surpasse tout ce qui peut être imaginé. Et il me paraît évident que si une institution comme l’Église existe sans faillir depuis 20 siècles achevés, malgré toutes les attaques (intérieures comme extérieures), toutes les infamies (extérieures comme intérieures) c’est dû à la diversité qui la compose qui, pour beaucoup, inspire et révère son nom si bien porté de catholique, universelle.

La famille antidote de la communauté
Lorsque j’étais à Londres, je m’installais à un prie-Dieu, je voyais les autres personnes dans la même position que moi, je savais que nous étions parties d’une même famille ou même fratrie. Oui, d’une même famille. Qu’est-ce à dire ? Que la famille serait un antidote à la communauté ? Combien de personnes se livrent à la communauté pour oublier leur famille ? D’une famille à une autre…

La famille a cette vertu d’être un creuset et de ne pas se laisser transformer en communautarisme. C’est aussi la difficulté de la famille : un creuset est un terrain favorable aux bactéries. D’autant que dans la famille les liens sont inaliénables. La famille est un cabinet de curiosité qui ne se visite pas. L’intimité et la pudeur sont logiquement ses deux mamelles. Mais depuis le péché originel, chacun sait que la tragédie habite le monde. Les Grecs antiques avaient parfaitement analysé ce processus du mal qui sort du bien : L’homme qui s’essaie au bien et qui sombre, victime de son sort, de son destin, de sa maladresse et de son orgueil, toujours de son orgueil. Mais laissons de côté ce que nous avons perverti. Laissons de côté les méfaits, la famille impudique et outrancière. Laissons cela de côté, car nous sommes catholiques et non, nous ne sommes pas des politiques. Un politique viendrait ici récupérer la mise, récolter les faits et les rumeurs, il viendrait placer toutes ces choses mauvaises et corrompues que la famille aussi peut créer, car elle est humaine et que la condition humaine est imparfaite, il nous les placerait dans un autre creuset, un creuset qu’il voudrait édifiant, et fort de ce qu’il aurait récolté, il nous apprendrait après avoir procédé à un merveilleux et efficace syncrétisme, que la famille est, en fait, la pire chose que le monde ait jamais connue ! Il lèverait ainsi en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire une armée de partisans de la famille contre une armée de partisans de sa destruction. Que la guerre est belle à mettre en place ! Quelle puissance ressentie à son élaboration !

À la recherche de l’humilité perdue
Lors de mes vagabondages à Londres, je me souviens de ces groupes rencontrés : communauté de Français, d’Italiens, de Japonais… Petits groupes juxtaposés. Toutes ces communautés avaient une caractéristique commune. Leur peau était épaisse, rugueuse à l’instar de ces poissons hérissés de piquants qui sillonnent les océans sans jamais fraterniser. Les communautés ne s’affrontaient pas, mais elles se protégeaient. Une communauté qui se protège révèle déjà une peur de l’autre. Une peur de ce qui n’est pas elle. Une communauté qui se protège est à un pas de se transformer en communautarisme qui est un culte au même.

L’individu qui entre en communauté vient donner ce qu’il est, il vient découvrir ce qu’il n’est pas, il vient dire son état et le partager, pour trouver des points communs bien sûr, mais aussi pour découvrir des sentiments différents chez des personnes qui si elles partagent une origine ethnique ou culturelle n’en sont pas moins des êtres à part entière et donc pouvant être, étant sûrement, infiniment différentes de lui. C’est bien de l’échange dont nous parlons, n’est-ce pas ? Nous parlons bien d’un individu se transformant en personne, n’est-ce pas ? Nous parlons bien de cette alchimie si particulière qui consiste à additionner une culture à une nature et à en faire un être soumis au libre arbitre, n’est-ce pas ? Nous parlons bien de cette alchimie qui s’appelle civilisation et qui procède de la nature et de la culture d’un peuple et qui lui donne son histoire, n’est-ce pas ?

L’acculturation est-elle un syncrétisme ?
Il existe différents syncrétismes. Le syncrétisme japonais laisse se côtoyer shintoïsme et bouddhisme, ne ruine rien, ni à l’un ni à l’autre. Il ne s’agit en rien d’un métissage : le shintoïsme et le bouddhisme existent côte à côte et il n’est question que de compromis — et non de compromissions.
Une autre forme de syncrétisme qui s’apparente à l’acculturation adopte une couleur beaucoup plus positive. Le syncrétisme se rapproche de ce qu’il paraît combattre : la vérité. L’acculturation adopte des couleurs syncrétiques. L’acculturation, c’est le syncrétisme plus un, en l’occurrence la vérité. Les catholiques la connaissent bien, ses avantages et ses désavantages, car elle a été le fondement de la stratégie des Jésuites pendant des siècles. Les Jésuites ont ainsi pratiqué l’acculturation en absorbant les us et coutumes et en les « poussant » dans la bonne direction : Dieu. Dans le discours d’un jésuite, compte presque autant l’interlocuteur que la teneur du discours. Il a été fréquent de gloser sur la méthode, mais les résultats ont été surprenants. Le jésuite s’occupe infiniment moins de chrétienté que de convertis8. À l’époque de la Rome glorieuse, les légions revenant de pays étrangers installaient les nouveaux dieux païens de leurs victimes dans leur panthéon, moyen d’intégrer ses nouveaux païens plus facilement. Mais avant le christianisme, tout n’était que politique chez les Romains, et le syncrétisme régnait en maître, comme ciment de la Patrie (qui reprocherait aux Romains leur syncrétisme quand elle a été à ce point la semence de l’Europe ?). L’acculturation offre l’échange. L’acculturation pose des questions, car elle oblige, non pas à renier sa position, mais à la repenser en fonction de son interlocuteur. L’acculturation repose sur le syncrétisme, qui bien pratiqué, force à l’humilité, qualité primordiale de la rencontre.

L’humilité gardienne du bien
L’humilité est le plus parfait antidote à l’envie. Rien ne combat mieux ce cancer qu’est l’envie. La source du mal puise toujours dans l’orgueil ; elle ne peut se tarir. L’humilité force à tracer une route et à l’emprunter. Ce chemin vers l’autre, sans apriori, en s’apetissant, représente le plus certainement l’humilité. L’humilité est voyage en soi et hors soi. Puiser en soi la force de rompre avec l’orgueil, de l’étouffer et d’aller vers l’autre sans préjugés. Cette empathie naturelle doit être l’une des qualités premières du chrétien : il l’appelle du beau mot de compassion. C’est une empathie animée par la foi.

J’ai toujours trouvé impossible le communautarisme. J’ai toujours trouvé impossible de me laisser enfermer dans un groupe et d’y perdre toute intimité parce que ce groupe devait primer sur tout. J’ai malheureusement trouvé du communautarisme partout où je suis allé, chaque jour de ma vie, à chaque coin de rue, ou presque. Le communautarisme empêche si bien la vérité et permet si rapidement de se croire puissant. La difficulté pour un chrétien saute aux yeux : demander à quelqu’un ayant rencontré la vérité de ne pas être intransigeant avec l’erreur ! Et le problème avec la vérité, c’est que tout le reste est erreur. Et tout ce reste est un continent. Le péché est une erreur, le pécheur est dans l’erreur, mais nous connaissons la difficulté à expliquer calmement l’erreur et à la faire comprendre. À notre époque, tout le monde pense détenir la vérité. Tout le monde pense avoir raison. Accueillir le pécheur et refuser le péché est le défi du chrétien. La nature profonde du christianisme, la parole du Christ, lui interdit et lui sert de guide contre la tentation d’entrer en communautarisme.

Mais le communautarisme nous guette tous à tout moment ; à tout instant, nous avons envie de claquer la porte à l’autre. Pourquoi discuter avec quelqu’un qui ne comprend pas que la messe est un sacrifice ? Pourquoi discuter avec quelqu’un qui s’époumone à voir en le Pape un imposteur ? Pourquoi parler avec un adepte de la laïcité pensant que les religions sont à l’origine de toutes les guerres ? D’un extrême aux autres, une même envie d’en finir avec la discussion en cours. La vérité est comme la tradition qui est le ciment de la famille : quand on entre à son contact, on ne peut s’empêcher de s’en croire détenteur. Croire posséder la tradition, c’est la dévoyer. C’est entrer en communautarisme.

Comment procéder afin de ne pas perdre son âme et de ne pas, non plus, condamner sans appel ? Qu’est-ce que notre foi si elle s’apparente à un gourdin ? Et le gourdin peut-il être une hypothèse ? Pendant ces longs mois à Londres, j’ai souvent été en contact avec des communautés, mais je les ai ignorées et fuies tout aussi souvent9. Par orgueil certainement. Je portais beau ma vingtaine d’années. Mais par humilité tout autant. Cela aurait pu échapper. De cette humilité qui puise en soi, qui va à la recherche de soi, à la recherche de cet autre en soi qui parle dans la vie intérieure, de ce garçon qui avait déjà vécu très vite à la manière d’un personnage de Nimier. C’est ici que la frontière se trace : si les péchés sont blancs ou noirs, un homme a accès à une tonalité infinie. Il faut toujours aller chercher l’homme par-delà le péché10.

Lorsque je suis entré la première fois dans l’église de Corpus Christi, j’étais à la fin de mon parcours londonien (cf. Témoignage chrétien — 1). J’avais frôlé cette église de nombreuses fois, mais je ne l’avais jamais touchée. Je ne l’avais pas méritée. Dans cette église située sur Maiden Lane, juste derrière les néons des théâtres du Strand où je travaillais en soirée, je me suis retrouvé nu, débarrassé de tout superflu. Devant la beauté du rite, devant la révélation que je recevais, je découvrais le sens profond de ma foi. C’est à ce moment que j’ai compris que la messe était le sacrifice du Christ, le triomphe sur le péché et la mort. Je commençais vraiment mon chemin, la vocation de tout chrétien de confession catholique, j’allais suivre l’entrée du Christ sur terre, sa vie, son enseignement, sa mort et sa résurrection. Ce que la messe nous dit : l’histoire du salut. Mais pour cela, je me devais de poursuivre mon entreprise de nudité et de purification : Asperges me, confiteor et beauté infinie de la messe de forme extraordinaire : introibo ad altare Dei 11. Comme Abraham obéissant aux pieds de l’autel prêt à sacrifier son fils sur l’ordre de Dieu. Ad Deum qui laetificat juventutem meam (Vers Dieu qui remplit de joie ma jeunesse). Au plus sincère de la confessio. Juste avant la montée à l’autel. La montée vers Dieu.

  1. Nouvelle Les Extravagants parue dans la Revue L’Ennemi : Londres Revisité. Editions Christian Bourgois. 1995.
  2. Dans High Hopes, 1988. À la fin du film, le couple amène la mère sur le toit de leur immeuble, celle-ci s’exclame : « This is the top of the world » (c’est le toit du monde).
  3. Article de Jean Mercier sur son blogue de La VieL’habit de lumière, en date du 29 juin 2012.
  4. Je me moque un peu bien sûr, mais la formule « Vivons heureux, vivons cachés » est une formule tout à fait estimable, une formule de bon sens (les gens qui n’aiment pas le bon sens, dans le fond, n’aiment pas le bon Dieu m’a dit un jour Gustave Thibon). Le « vivons heureux, vivons cachés » découle de ce fameux bon sens qui n’a plus cours de nos jours. Ce dicton exprimait la volonté de ne pas créer d’envie chez qui que ce soit. Il est prohibé dans notre monde moderne narcissique où l’absence de pudeur induit l’affichage permanent.
  5. Soit je ne suis rien, soit je suis une nation, écrit Derek Walcott.
  6. Comme lorsque nous naissons, nous sommes redevables, l’immigré est lui aussi redevable. Parce que la civilisation nous est toujours supérieure. Cf. Gabriel Marcel
  7. Il n’y a que l’idéologie qui y voit une cause à défendre, car elle y voit le terreau de l’envie qu’elle pourra exploiter.
  8. Cet article a été écrit avant les entretiens de Sa Sainteté le pape François, donc on y verra une coïncidence fortuite. Comme on a coutume de l’écrire au générique des films : les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
  9. Cf. La fuite comme courage chez Dom Romain Banquet
  10. Il n’y a de merveille que l’homme, le chœur dans Antigone
  11. J’irai vers l’autel de Dieu / près du Dieu qui réjouit ma jeunesse. / Justifiez-moi, ô Dieu, défendez ma cause contre des gens sans merci ; de l’homme inique et pervers, délivrez-moi. / C’est vous Dieu, mon refuge, pourquoi me rejeter ? Pourquoi m’en irais-je traite, accablé par l’ennemi ? / Envoyez votre lumière et votre vérité ; qu’elles soient mon guide et me ramènent vers votre montagne sainte, votre demeure. / Et j’irai vers l’autel de Dieu, près du Dieu qui réjouit ma jeunesse. / Je vous louerai sur la harpe, mon Dieu. Qu’as-tu mon âme, à défaillir, à gémir sur moi ? / Espère en Dieu : je le louerai encore, mon Sauveur et mon Dieu. / Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit. / Comme il était au commencement, maintenant et toujours pour les siècles et les siècles. Amen / J’irai vers l’autel de Dieu, près du Dieu qui réjouit ma jeunesse.

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