Lettre au Pape François au sujet de la messe

Préambule
Cette lettre au Pape François a été écrite, dans une version moins développée, pour La Voie Romaine, organisation au cours de laquelle des mères de prêtres parcoururent en 2022, mille trois cent kilomètres à pied pour remettre plus de deux mille lettres de fidèles attachés à la forme extraordinaire de la divine messe interloqués par le motu proprio du Pape François, Traditionis custodes, publié le 16 juillet 2021, rendant caduc le motu proprio du défunt Pape Benoit XVI datant de 2007, Summorum Pontificum, qui redonnait ses lettres de noblesse à la messe de saint Pie V.

 

Saint Père,
Je m’extirpais d’un terrible cauchemar : j’ai rêvé que vous limitiez l’accès à la liturgie traditionnelle, j’ai dès lors pensé qu’il était important de vous révéler combien la messe de saint Pie V a marqué mon existence sans que j’y sois préparé le moins du monde. Savez-vous qu’il m’est difficile d’écrire Saint-Père, car je n’ai pas eu de père. J’en ai un, comme tout un chacun, mais, je ne l’ai pas eu quand j’aurais dû l’avoir. Ainsi, il m’a abandonné avant que je naisse. Je l’ai retrouvé, plus tard, mais vous comprenez que je ne l’ai pas eu au bon moment. Je n’ai pas eu les bons moments qu’un enfant connaît avec son père. Je ne l’ai pas connu lorsque le besoin s’en faisait sentir, et le besoin s’en faisait sentir à tout moment puisque l’absence le créait. Je n’ai pas eu de père pour me guider comme un tuteur, pour partager mes goûts et mes dégoûts, pour épouser mes vues ou les infléchir.

À la fin des années 60, j’ai ouvert les yeux sur ce monde. Un médecin en avance sur son temps, considérant la solitude et le peu de ressources de ma mère, essaya tant que faire se peut de m’interdire ce droit ! Ma mère, que l’on ne pouvait influencer en lui dressant un tableau morose de la vie, pleine d’espérance qu’elle était, refusa de revoir ledit médecin. Nous étions pauvres. Nous vivions dans une habitation à loyer modéré, nouvellement construite, très confortable à nos yeux, avec le chauffage central… La ville manquait toujours de logements après la guerre qui l’avait rasée. Je découvris en naissant que la misère étend son manteau dès que l’argent manque, mais surtout dès que l’espérance disparaît. On entassait des retraités, des désœuvrés, des repris de justice dans ces habitations à loyer modéré qui ressemblaient à un chaudron dans lequel les politiciens cuisinaient une recette inédite. Toute mon enfance, j’ai entendu les quolibets des enfants de couples en bonne et due forme. Il leur fallait rehausser le bonheur d’être nés dans une famille normale, même si cette union s’exprimait souvent à travers les cris et les coups. L’époque commençait à détester la pauvreté qui représentait une pierre d’achoppement sur la route du progrès et la misère pointait son nez et incitait à la violence. Toute mon enfance, mes amis m’ont regardé comme une étrangeté. Je n’étais pas né d’un père et d’une mère. J’étais né d’une mère et pour cela, j’étais une manière de risée. Je l’avais tout de même échappé de peu, si ma mère avait écouté le docte médecin, j’aurais été une manière de rien.

Saint-Père (j’en ai des frissons !), à cause de ce manque de père, j’ai pris plus de temps à me construire, le manque de structure m’infirmait. Mon aide venait d’ailleurs, je me construisais avec l’idée de Dieu. Quelquefois, je me demandais comment cette idée avait-elle germée en moi ? Je n’en savais rien. Je ne pouvais pas le dire, puisqu’elle me précédait. Comment le chemin, la vérité, la vie étaient-ils nés et prenaient-ils racine dans mon cerveau malhabile alors que je vivais au milieu d’une population habituée à survivre sans plus aucune racines pour rêver du ciel ? Vous connaissez ces populations, vous avez été à leur contact en Amérique du Sud, vous savez que rien n’est facile pour celui qui y grandit. J’ai passé des décennies à me construire avec cette petite lumière, cette flamme, que Dieu entretenait en moi, par son bon vouloir, parce qu’il voyait une âme qui rêvait de le suivre partout où il le demanderait. J’ai toujours vécu ainsi, avec ce feu intérieur. « Là où le Péché abonde, la grâce surabonde », n’est-ce pas ? J’étais animé par la foi, et ma mère s’endetta afin que j’aille dans de bonnes écoles coûteuses, chez les Jésuites, afin d’échapper à un destin dicté par ma géographie. La construction ressemblait à un jeu de mikado, le vent la menaçait sans cesse. J’entretenais mon petit feu en allant à la messe. Je sentais qu’à la messe culminait en apothéose une partie de moi-même. Je ne le disais à personne et personne n’expliquait la foi, personne n’expliquait ce feu, personne ne m’expliquait rien. Je me trouvais seul avec ce trésor et personne à qui en parler : ni mes amis, ni mes professeurs, ni les prêtres que l’on ne différenciait plus d’autres adultes et qui paraissaient s’être enfouis et avoir enfoui leur foi dans un même mouvement ne semblaient prêts à en parler. On évoluait dans une espèce de non-dit. Plus ils voulaient être proches, plus ils s’éloignaient.

Je vécus quelques années à Paris, continuant ma recherche sans la mener, heureux d’avoir toujours ce feu en moi. J’observais quelques personnes dont les manières m’enseignaient et fondaient ma vie, je les observais en silence, je leur suis éternellement reconnaissant. Puis, j’ai perdu mon travail. Je me suis exilé, loin de tout, le croyant surtout, mais l’éloignement est un rapprochement. Cet éloignement à l’étranger m’a donné la force de recommencer à affronter ma construction, de dire : « Pourquoi je crois en vous de manière irrésistible ? Pourquoi j’ai foi en vous ? » Une question bien saugrenue pour une personne qui avait toujours cru, n’est-ce pas ? J’ignorais pourquoi il n’y avait jamais eu de pourquoi. Sous la pluie, sous les frimas, sans espoir, sans avenir, ayant tout perdu, mon âme résistait. Errant d’église en église dans ce pays étranger, je m’installais sur les bancs et puisais, dans le silence et la paix que j’y trouvais, les forces d’espérer. Je n’y ai pas toujours parlé avec les prêtres, mais cela m’est arrivé. Les athées ou les moqueurs de la religion se persuadent que l’homme démuni de tout confort matériel ne peut plus que se réfugier vers Dieu. C’est ainsi qu’avec un dédain de classe, ils regardent les habitants de pays sous-développés en les moquant pour leur façon de se réfugier dans la croyance. Ils passent complètement à côté de la profondeur soulignée par saint Paul : « C’est quand je suis faible que je suis fort ! » Ils ne connaissent pas la pauvreté, mais connaîtront peut-être la misère, à l’heure de leur mort ou de celle d’un proche. La pauvreté permet de lâcher prise et de se donner pour recevoir. La vie d’exil m’aura permis de vivre cette réalité. Ce dénuement n’aura cessé de me renforcer.

C’est un jour que je déambulais dans les rues de cette mégapole que je découvris une église que je n’avais jamais vue. J’avais visité de multiples églises, belles ou moins belles, à chaque fois, dans mes pérégrinations, mon errance, j’y avais trouvé une paix, la même, comme le creuset de mon feu. Je ne connaissais pas encore la prière de saint François que je récite chaque jour : « Seigneur Jésus, dans le silence de ce jour naissant, je viens vous demander la paix, la sagesse et la force… » Oui, chaque jour, affrontant les frimas, dormant sous ces frimas, je m’affrontais à ma foi comme avec un ange, et je disais : « Pourquoi moi ? Comment moi ? » Et, un jour, au détour d’un quartier mondain et bruyant, je découvris une petite église. J’y entrais avec douceur. Un office se déroulait où le silence le disputait au recueillement. L’odeur florale d’encens élevait mon âme. Je me glissai sur un banc presque vide tout au fond de l’église à côté d’un homme impavide. J’étais ravi d’être là et de n’avoir dérangé personne. Nous étions à Londres au début des années 90, l’encens agissait sur moi comme un opiacé, le latin se réveillait en moi pour ouvrir ses racines oubliées et multiformes ; mon legs. Je suivais les mouvements des uns et des autres, le prêtre surtout, méticuleux et appliqué, qui se levaient, s’asseyaient, s’agenouillaient. Un rituel s’articulait devant mes yeux qui relatait tout d’abord une intimité avec le sacré et ensuite qui exprimait ma foi qui tonnait en moi de bonheur. Enfin, je comprenais, non pas que l’on m’expliquait, mais mon Seigneur et mon Dieu me donnait de comprendre ce feu qui brûlait sans fin et sans cesse. Je vivais comme dans un songe. Je ne connaissais pas ce rite, mais je sentais que j’étais enfin arrivé à bon port, que j’étais un peu comme chez moi. Tout était beau et somptueux, recueilli et sacré. Seuls des brigands de grands chemins souhaiteraient enlever le beau et le sacré aux pauvres, quand souvent, c’est leur seul bien, c’est leur seul bien parce qu’il ne leur appartient pas et qu’ils ne désireraient pas le posséder, s’en sachant indignes, cependant ils sont ardents à l’adorer. Ce bien entretient la foi en eux et les empêchent de basculer dans la misère. Le pauvre sait naturellement le lien indéfectible qu’il y a entre le beau, le bien et le bon. J’aurais voulu que cela ne finisse jamais. Je passais une heure de ravissement total où mon âme baigna dans un monde où se mêlaient le physique et la métaphysique dans une magnifique alchimie. Mon feu rejoignait et épousait le sacré en mouvement qui s’articulait organiquement avec mon être sans que j’ai besoin de rien faire. Je découvris bien plus tard la merveilleuse formule de Saint John Newman : « La messe, la plus belle chose de ce côté-ci du Paradis. » Mais, je n’avais jamais vu de messes de cette sorte où tous étaient subjugués et transportés par le rite majestueux. Je n’avais jamais ressenti une telle ferveur dans le recueillement. Je n’avais jamais vu quelque chose qui y ressembla de près ou même de loin. Pourtant, je n’avais pas rêvé. Je revenais dans cette église tous les dimanches et quelquefois d’autres jours, car j’étais conquis. La beauté de la forme Tridentine, dont je ne connaissais pas encore le nom, mais que je concevais devoir nommer pour la différencier de celles auxquelles, même si de toutes les messes à laquelle j’avais assisté aucune n’était véritablement la même, j’assistais depuis toujours. Je la connaîtrai bientôt grâce au prêtre de l’église qui me vendit un missel anglais-latin. J’ai appris la messe Tridentine en latin, sans beaucoup de latin, dans un pays étranger dont je ne faisais que bredouiller la langue. La structure de la messe dite de saint Pie V me devint claire, je sentis ma prière s’y épanouir et fleurir, car corsetée pour son bien. Je compris que la messe venait me prendre et me caparaçonner pour que mon rendez-vous avec le Seigneur porte des fruits. Ce fut une épiphanie. L’épiphanie de la liturgie. Tout s’accordait : l’encens, la myrrhe et l’or dans les gestes du prêtre qui célébrait ces mystères.

Saint-Père, je dois vous avouer encore une chose, qui, je le sais, vous touchera comme elle m’a touché : à la fin de la messe, encore en extase devant une cérémonie comme je n’en avais jamais vu, où l’âme était louée et où tout était fait pour l’encourager dans sa quête, je me penchais vers mon voisin, l’homme à côté de qui je m’étais glissé au fond de l’église pour ne pas déranger la cérémonie. Je m’aperçus que c’était un clochard, son odeur pestilentielle m’agressa tout à coup. Je compris ainsi pourquoi il se plaçait tout au fond, loin des fidèles, pour ne pas déranger. Je pris sur moi et le saluai avant de quitter l’église. Son visage s’irradia. Je vois toujours son visage trente après. Je remercie toujours ce prêtre, trente ans après. Ce fut la plus grande expérience religieuse de ma vie, car elle fut décisive et influença toute ma vie. Je n’ai rien contre la messe ordinaire (j’utilise pour la différencier l’appellation de votre prédécesseur notre bien aimé Pape Benoit, vous ne m’en voudrez pas), j’y ai d’ailleurs été très souvent, toute mon enfance, et il m’arrive encore d’y aller et j’y vais sans préjugés, sachant que sa qualité dépendra de son officiant, et conscient de son intention, différente de la messe de saint Pie V, moins intime et plus participative, moins sacrée et plus pastorale, mais c’est là un autre débat. Mais, Saint-Père, je n’ai jamais revu le visage de cet homme, ce homeless comme on les appelle Outre-Manche, qu’à la messe Tridentine, quelquefois pendant l’Asperges me, quelquefois, tout simplement, pendant les prières au bas de l’autel, ou au Lavabo, ou encore pendant l’action de grâce… Tout ce que j’avais péniblement construit de bric et de broc prenait sens à la messe de saint Pie V, et ce sens n’a jamais été démenti depuis. Parce qu’il y avait là quelque chose qui me dépassait : une dignité folle, une patine du temps, un déroulement impeccable et logique qui me découvraient et m’obligeaient à me connaitre intimement, à aller là où je n’aurais jamais pensé aller, pour y découvrir la source de mon feu intérieur. Tout mon être frémissait, car il voyait le chemin à emprunter, la vérité à suivre et la vie à vivre. J’avais trouvé en assistant à l’usus antiquior, la structure et l’autorité. La romanité ! Nous nous disons catholique romain, catholique et romain, n’est-ce pas ? Tout ce qui m’avait manqué enfant m’apparu, une tradition, une lignée, le goût de pratiquer le passé à mon époque, non pas par passéisme, mais pour éprouver mon âme et participer de la communion des saints grâce à la tradition. Je compris que cette tradition répondait au seul événement d’envergure : le sacrifice de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sacrifice des sacrifices, et qu’aucun concile décidé par les hommes ne pourraient y interférer ou la faire vaciller. Ce qui était sacré pour les générations précédentes reste grand et sacré pour nous[1]. Quel bonheur de trouver ce que je ne cherchais plus ! À travers la pompe traditionnelle, je voyais le merveilleux que la religion fait briller dans les yeux du pauvre. Le beau ouvre la fenêtre du merveilleux au pauvre, et quand le beau est au service de Dieu, le pauvre adore. Je serai même tenté de dire qu’il faut être pauvre pour voir ce merveilleux, pour ressentir ce sacré, pour l’apprécier à sa juste valeur. Il faut garder cette pauvreté de coeur qui ouvre les portes du ciel. A la messe Tridentine, j’avais trouvé le père rêvé, celui qui n’abandonnait personne et qui prodiguait sa miséricorde sans autres contreparties que la foi qu’on lui portait, et qui m’aidait à grandir en celle-ci grâce à une structure millénaire. La messe Tridentine comme leçon de vie.

[1] Benoit XVI dans Summorum Pontificum.

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